PERNET DES MOQUES

 

Conte rapporté par Germain Forest dans « Traditions des pays de l’Ain »

 

Il y avait une fois un Bressan qui s’appelait Pernet des Moques. A cause de cela, quelques personnes s’imaginaient qu’il prenait plaisir à se moquer du monde, bien qu’il n’y songeât jamais et qu’il fût, au contraire, le plus honnête homme du pays.

Or il advint un jour qu’un riche monsieur des environs –on peut être riche en biens et pauvre d’esprit – ayant ouï parler de pernet des Moques, s’en vint le trouver en grand’colère.

- Je voudrais parler à Pernet des Moques, dit-il d’un ton rude en mettant le pied sur le seuil de la chaumière.
- Il est au bois, répondit sa femme.

* - Est-ce loin d’ici ?

- Oh ! tout près, monssieur.

- Montrez-moi le chemin.

Lorsqu’il fut arrivé dans la forêt, il s’approcha du bonhomme, qui était en train de couper un arbre.

- Bonjour, Pernet des Moques, dit-il. Est-ce vrai que vous vous moquez de moi ?

- Oh ! monsieur, jamais je ne me suis moqué de vous et je n’en ai pas même eu la pensée ; mais pourquoi pas, si cela me fait plaisir ! Tenez, puisque vous êtes là, voudriez-vous me rendre un petit service ?

- Lequel ?

- Ce serait d’empoigner ce gros arbre et de le tenir pour l’empêcher de tomber pendant que je m’en irai. J’en ai pour deux minutes.

Le monsieur prit naïvement l’arbre à grand’ brassée et Pernet des Moques s’en alla en riant.

Aussitôt rentré dans sa cahute, Pernet des Moques mit sur le feu une grande marmite de gaudes ; quand elles furent cuites il les porta au milieu de la cour et appela le monsieur de toutes ses forces.
Lorsque celui-ci fut de retour, quel ne fut pas son étonnement de voir Pernet des Moques tourner autour de la marmite fumante en lui donnant de grands coups de fouet !

- Qu’est-ce que vous faites donc là ? s’écria-t-il

- Vous voyez bien, je fais cuire mes gaudes.
- Oh ! Que vous avez une marmite commode ! Voulez-vous me la vendre ?
- Oui

- Combien ?

- Cent écus.

- D’accord ! Voilà cent écus.

De retour dans son château, le monsieur, tout content et fier de son acquisition, fit venir son cuisinier.
- Je vais m’absenter un moment, lui dit-il ; en attendant, tu auras soin de préparer le dîner. Tu vois, cette marmite. Pas besoin de la mettre sur le feu, tu n’auras qu’à lui jeter des coups de fouet en tournant autour et la viande y cuira à merveille.

Le cuisinier obéit ; mais ensuite il eut beau tourner autour de la merveilleuse marmite, il eut beau la fouetter que fouetteras-tu, la viande n’y cuisait pas plus que dans mon sabot. Il usa d’abord la mèche, puis le fouet tout entier y passa, et la viande était aussi crue qu’en sortant de chez le boucher.

Lorsque le monsieur, en rentrant, vit cela, il comprit qu’il avait été trompé. Il entra de nouveau dans une violente colère et s’en revint trouver Pernet des Moques.

Pernet des Moques se méfiait du coup et il avait pris ses dispositions en conséquence. Voici, le malin, ce qu’il avait imaginé : il avait prié le boucher de lui garder deux litres de sang ; il avait introduit ce sans dans deux petites gonfles de cochon qu’il avait ensuite attachées au cou de sa femme et de sa fille.

Et lorsque le monsieur arriva tout prêt à se fâcher, celui qui paraissait le plus furieux de deux c’était Pernet des Moques. Muni d’un long poignard et grinçant des dents, il aurait bien fait sauver le diable. Dans un accès de rage, il sautabsur sa femme et sa fille et les égorgea toutes les deux. Elles tombèrent sur le sol perdant du sang en abondance.
Le monsieur voulut se sauver, mais Pernet des Moques le retint.

- Rassurez-vous, lui dit-il, je ne veux point vous faire de mal. Quant à ma femme et ma fille, vous allez voir, j’ai là un petit instrument avec lequel je vais en un clin d’œil les rappeler à la vie.

Ce disant, Pernet des Moques tira un petit sifflet de s poche, le porta à sa bouche d’un air joyeux et se mit à siffler.

A ce son magique, les deux femmes eurent l’air de sortir d’un rêve. On les vit remuer un bras, puis une jambe, puis se lever, ouvrir les yeux et, une fois réveillées en plein, sauter au cou de Pernet des Moques et l’embrasser.

- Oh ! s’écria le monsieur émerveillé, vousd avez là un sifflet qui est bien commode ; il réveille les morts.

- Oui, il les ressuscite.

- Voulez-vous me le vendre ?

- Oui.

- Combien ?

- Cent écus.

- Les voilà !

Arrivé chez lui, le monsieur n’eut rien de plus pressé que de se servir de son précieux sifflet. Il sauta sur sa femme et l’égorgea, puis il voulut la ramener à la vie. Mais il eut beau siffler que siffleras-tu, la pauvre créature du bon Dieu ne rebougea plus, elle était passée de vie à trépas.

Cette fois, malgré sa douleur, le monsieur entra dans une colère cent fois plus épouvantable. Il comprit qu’il avait été, à diverses reprises, indignement trompé par Pernet des Moques et il résolut de se venger d’une manière terrible.

Il retourna chez le Bressan, l’empoigna vivement, le fourra dans un sac et l’emporta chez lui. Là, il commanda à son cocher d’atteler un cheval, jeta dans sa voiture notre pauvre Pernet des Moques et, au grand galop, le mena noyer.

Mais c’était un dimanche et, comme ils passaient devant une église, le cocher dit :

- Si on s’arrêtait un moment pour assister à la messe ?...

Le monsieur, malgré la soif de vengeance qui le tourmentait, n’osa pas dire non, et ils entrèrent dans l’église.
Pendant ce temps-là, Pernet des Moques se lamentait dans son sac en se débattant pour en sortir.

Passe un mendiant qui s’arrête et dit :

- Qui est-ce qui est là-dedans ?

- C’est moi, Pernet des Moques, répond le Bressan. Voulez-vous prendre ma place ?

- Pourquoi pas !

Et le pauvre délia le sac et en fit sortir Pernet dres Moques. On dit bien qu’il entra lui-même dans le sac mais ce n’est pas bien sûr. Je crois plutôt qu’il n’y mit que son paquet de guenilles avec une ételle ou deux.

Toujours est-il que Pernet des Moques en était dehors. Vous pensez s’il était content ? Sans perdre une minute, il courut au château du monsieur, s’empara de son plus beau cheval et de sa plus belle voiture et partit à l’endroit où on voulait le noyer.

Il y arriva juste au moment où le monsieur venait de jeter le sac dans la riviière ? Il fit clic clac avec son fouet et s’approcha. Le monsieur ne pouvait en croire ses yeux.

- Comment ? dit-il, vous êtes là ! Où avez-vous donc trouvé ce beau cheval et cette belle voiture ?

- Dans l’eau, Monsieur !

- Bien vrai ?

- Certainement ! Et il est même encore resté un cheval et une voiture tout pareils au fond de la rivière ? Tenez, regardez-les.

- C’est vrai, dit le monsieur, en ne se rendant pas compte que l’eau faisait miroir et que c’était l’image du cheval et de la voiture dérobés par Pernet des Moques qui s’y reflétait.

Alors, sans plus de réflexion,mon imbécile se jeta lui-même dans la rivière pour aller quérir le cheval et la voiture qu’il apercevait. Mais il fit un si fort plongeon qu’on ne le vit point reparaître à la surface des flots.

Ma foi, moi je l’ai laissé courir et je me suis en venu.